Les possibilités des supports tactiles
L’un des premiers objectifs d’Auralis consiste à créer des supports pédagogiques pouvant être adaptés aux personnes, notamment aux enfants, présentant un handicap visuel. Une question s’est alors rapidement posée : comment faire découvrir un animal, une plante ou un milieu naturel lorsque les informations sont habituellement transmises principalement par la vue ?
Nos recherches nous ont conduites vers différentes possibilités : images en relief, textures, objets à manipuler, supports multisensoriels ou encore impression 3D. La littérature consacrée aux supports tactiles montre cependant qu’il ne suffit pas de transformer une image visuelle en relief. La manière dont les formes, les matières et les objets sont conçus joue un rôle important dans leur exploration et leur compréhension.
Quand les doigts deviennent un moyen d’exploration
Une image tactile est une représentation en relief destinée à être explorée par le toucher. Contrairement à la vision, l’exploration tactile se construit progressivement : les doigts parcourent les différentes parties du support afin d’en identifier les formes et les relations.
La conception d’un support tactile doit donc tenir compte de cette manière d’explorer l’information. La forme, les contours, le relief mais également la texture peuvent influencer la perception et la reconnaissance. Ces éléments sont d’autant plus importants que la compréhension varie notamment selon l’âge de l’enfant, son degré de déficience visuelle et son expérience de l’exploration tactile.
Les travaux de Brulé, Bailly et Gentes montrent également l’intérêt que peuvent susciter les matières et les textures auprès d’enfants présentant une déficience visuelle. Les auteurs recommandent notamment de présenter différents échantillons de matériaux aux utilisateurs dès les premières étapes de conception.
Des textures pour transmettre des informations
Une texture ne constitue pas uniquement un élément décoratif : elle peut devenir un moyen de différencier les éléments d’un support.
Dans ses recherches sur la compréhension des images tactiles, Oriana Orlandi a notamment étudié l’utilisation de matériaux aux caractéristiques tactiles différentes, comme la mousse, le cuir, le satin, le jean, le papier crépon ou encore le papier de verre. Ses travaux montrent que les propriétés physiques des images tactiles, notamment les formes et les textures utilisées, interviennent dans leur reconnaissance.
Dans le domaine de la biodiversité, cette diversité ouvre de nombreuses possibilités. Différentes textures pourraient, par exemple, permettre de distinguer plusieurs parties d’un animal, d’une plante ou d’un habitat. Les matières peuvent ainsi constituer un code tactile permettant de différencier et d’organiser les informations.
Du dessin en relief à l’objet à manipuler
Les supports pédagogiques ne doivent pas forcément rester sous la forme d’une image plane. La manipulation et le mouvement des doigts peuvent également être intégrés à leur conception.
Le guide consacré au projet Petits explorateurs tactiles présente notamment des dispositifs dans lesquels l’enfant est amené à réaliser une action avec ses doigts. Certaines illustrations impliquant une simulation d’action peuvent être mieux reconnues par les enfants aveugles ou malvoyants que de simples illustrations en relief.
Cette approche ouvre la voie à des supports comprenant des éléments mobiles, détachables, assemblables ou manipulables.
Dans cette réflexion, l’impression 3D constitue également une piste qu’Auralis souhaite explorer. Elle pourrait permettre de créer des représentations en volume d’animaux, de végétaux ou de structures difficiles à percevoir sur une image plane. Les modèles pourraient être adaptés aux objectifs pédagogiques : agrandissement d’un élément très petit, simplification d’une forme complexe ou création de pièces pouvant être assemblées et manipulées.
Cette utilisation de l’impression 3D constitue ici une piste développée par Auralis et ne provient pas directement des publications étudiées.
Et si plusieurs sens étaient sollicités ?
Le toucher peut également être associé à d’autres formes d’informations. Le projet Petits explorateurs tactiles, présenté par Dannyelle Valente, Florence Bara et Édouard Gentaz, s’inscrit dans une approche multisensorielle associant notamment toucher, manipulation et audition, tout en impliquant les enfants présentant une déficience visuelle dans la conception des supports.
Cette approche est particulièrement inspirante pour la sensibilisation à la biodiversité. La représentation tactile d’un animal pourrait, par exemple, être associée à l’écoute de son chant ou de son cri. Une maquette en trois dimensions pourrait également être accompagnée d’explications orales.
Le support pédagogique devient alors un outil à toucher, écouter, manipuler et explorer, plutôt qu’une simple adaptation d’un contenu visuel.
Concevoir avec les personnes concernées
Un autre enseignement essentiel concerne la manière même de concevoir les supports.
Brulé, Bailly et Gentes soulignent que les enfants présentant une déficience visuelle sont encore trop rarement impliqués directement dans la conception des dispositifs qui leur sont destinés. Leur participation permet pourtant de mieux comprendre leurs besoins et leur manière d’interagir avec les matériaux proposés.
Cette démarche rejoint le design participatif présenté par Valente, Bara et Gentaz, qui consiste à impliquer activement les utilisateurs dans différentes étapes de création plutôt qu’à concevoir uniquement à leur place.
Pour Auralis, les premiers prototypes devront donc être expérimentés avec les personnes concernées afin de tester les formes, les dimensions, les textures, les matériaux et les techniques utilisées.
Une première source d’inspiration pour Auralis
Dans le cadre de ces recherches, nous avons eu la chance d’échanger en visioconférence avec Madame Dannyelle Valente, qui nous a présenté plus en détail le projet Petits explorateurs tactiles et la démarche développée autour de la conception de supports multisensoriels.
Cet échange nous a permis d’enrichir notre réflexion et de mieux comprendre les possibilités offertes par les supports tactiles et la conception participative.
Nous remercions chaleureusement Madame Valente pour le temps qu’elle nous a accordé, pour cet échange très enrichissant et pour nous avoir permis de découvrir plus en détail le projet Petits explorateurs tactiles.
Les premières pistes d’Auralis
Ces recherches constituent pour Auralis une première étape. Images en relief, textures contrastées, matériaux variés, éléments mobiles, objets à manipuler, modèles en trois dimensions ou association du toucher et du son : les possibilités sont nombreuses.
Auralis souhaite désormais poursuivre cette réflexion en expérimentant différents matériaux et procédés. De premiers essais d’impression 3D ont notamment été réalisés. À terme, les prototypes devront être expérimentés avec les personnes concernées afin d’identifier ce qui fonctionne réellement et ce qui doit être amélioré.
L’enjeu n’est finalement pas seulement de remplacer une information visuelle par une information tactile, mais d’imaginer d’autres manières de découvrir et de comprendre la biodiversité, afin de permettre à chacun et chacune d’explorer le vivant autrement.
Sources et références
Brulé, E., Bailly, G., & Gentes, A. (2015). Identifier les besoins des enfants en situation de déficience visuelle : État de l’art et étude de terrain. Actes de la 27e conférence francophone sur l’Interaction Homme-Machine (IHM’15), a11. https://doi.org/10.1145/2820619.2820630
Orlandi, O. (2015). La compréhension des images tactiles chez les enfants porteurs d’un handicap visuel [Thèse de doctorat, Université de Bourgogne]. HAL. NNT : 2015DIJOL006.
Valente, D., Bara, F., & Gentaz, É. (2018). Un guide pour concevoir des livres multisensoriels accessibles à tous avec la méthode du design participatif : Exemple d’un livre conçu avec les enfants en situation de handicap visuel. HAL.
